La vraie histoire du site Tout Sauf Sarkozy (Jean-Yves CAMUS)                                                      

En réponse au texte de Liliane Kandel «Lettre à mes vieux amis» qui accusait la gauche de cautionner un site négationniste. Par Jean-Yves CAMUS

Je ne sais pas qui sont les «vieux amis» de Liliane Kandel (tribune publié dans Libération du 17 mai). Mais une chose est sûre : si figurent parmi eux les concepteurs du site Tout sauf Sarkozy, qui a distillé pendant toute la campagne présidentielle son fiel antisémite, alors ces amis-là sont d'extrême droite. En effet, et tous les bons observateurs des droites extrêmes le savent de manière absolue, la création du site que dénonce à juste titre Liliane Kandel est l'oeuvre d'antisionistes d'ultradroite parfaitement identifiés, et ils n'ont demandé à personne l'autorisation de le faire. Car voici la vraie histoire du site Tout sauf Sarkozy. Officiellement, ce site émane d'une inexistante Association nationale pour la défense des valeurs républicaines, cachant un groupe réduit de militants radicaux au sein duquel joue un rôle prédominant un ancien cadre du Front national passé... par le RPR, Michel Schneider.

Diplômé de l'institut d'études politiques d'Aix-en-Provence et titulaire d'un DEA d'études de défense, celui-ci a commencé à être actif politiquement lors de ses études. Il était alors influencé par les idées du théoricien belge Jean Thiriart, qui introduisit le soutien à la cause du Fatah dans les rangs de l'extrême droite et dirigeait le groupe Jeune Europe, largement financé par l'Algérie, l'Irak et l'Egypte nassérienne.

Schneider collabora d'abord à la revue solidariste du Groupe action jeunesse, Impact (1973) puis fonda en 1974-1975 une revue intitulée Cahiers du CDPU (Centre de documentation politique et universitaire) qui se distinguait par une orientation clairement néofasciste (référence à Doriot) et un appui affirmé au monde arabe, notamment au parti Baath et aux mouvements palestiniens. De 1981 à 1983, Michel Schneider fut, au sein du FN, le collaborateur de Jean-Pierre Stirbois (numéro 2 du parti), puis, de 1986 à 1988, un collaborateur du groupe parlementaire frontiste à l'Assemblée nationale. Jugeant la ligne lepéniste trop atlantiste et libérale, il passa ensuite au RPR, où il devint un collaborateur d'un think tank néogaulliste, le Club 89. Revenu ensuite à l'extrême droite, il fonda au moment de la première guerre du Golfe la revue Nationalisme et République, qui a publié nombre d'articles propalestiniens mais aussi négationnistes (signés Roger Garaudy et Pierre Guillaume) et qui déclencha une polémique pour avoir diffusé dans la région marseillaise, à la même époque, un tract en arabe appelant les immigrés et les Français d'origine maghrébine à se mobiliser contre le «lobby sioniste». Son ancrage à l'ultradroite est d'autant plus certain qu'il fut un acteur important du rapprochement entre certains secteurs de l'extrême droite française et les milieux «rouges-bruns» russes puisque, séjournant fréquemment en Russie, il a notamment été le témoin direct du putsch nationaliste manqué de Moscou en août 1991.

Michel Schneider affirme en outre avoir été le conseiller épisodique de Le Pen jusqu'en 2006. La présence sur le site Tout sauf Sarkozy de textes antisionistes radicaux, voire à connotation antijuive, repris (de manière autorisée ou non, c'est encore une autre question) d'autres sites Internet d'extrême gauche ou islamistes ne prouve rien d'autre qu'une évidence connue : il existe, à droite du FN, une mouvance groupusculaire glauque qui peut se reconnaître à la fois dans les écrits de son propre camp, dans ceux d'un disciple de Noam Chomsky comme Jean Bricmont et de nationalistes arabes comme René Naba. Cela peut s'appeler la nébuleuse «rouge-verte-brune» et cela existe depuis plus de trente ans. Cela n'est nullement la gauche.

Il faut donc cesser, disons par ignorance, pour être charitable, de soupçonner de connivence avec l'antisémitisme ceux qui ont soutenu Ségolène Royal. Ou alors mieux vaut avouer qu'on entonne l'air à la mode qui consiste à désigner la gauche, et elle seule, comme pourvoyeuse de la haine antijuive. Ce qui a tendance à devenir un exercice convenu de la repentance des ex-gauchistes qui, en matière d'antisionisme, ont, on en conviendra, beaucoup (trop) donné.

Jean-Yves Camus - Politologue, enseignant à l'Institut universitaire d'études juives Elie-Wiesel. Vient de publier aux éditions Milan Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ?

Libération du lundi 21 mai 2007

in http://prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/05/21/1594-la-vraie-histoire-du-site-tout-sauf-sarkozy-par-jean-yves-camus


Le «tout sauf Sarkozy» a justifié trop de dérapages à gauche (Liliane KANDEL)

Lettre à mes vieux amis. Par Liliane KANDEL

C'est fait. J'ai voté Ségolène Royal. Et je l'ai fait en souhaitant qu'ell gagne. C'était un voeu tardif, mais raisonné, et un pari. Voeu non exaucé Pari perdu. J'ai voté Royal. Pas à cause d'elle. Pas à cause de son programme, qui changeait au fil des jours, et des publics. Pas à cause d ceux et celles ­ parfois vous, mes ami(e)s de longue date ­ qui la soutenaient J'ai voté Ségolène Royal malgré vous, malgré vos arguments, vos justifications, vos injonctions, et vos lyriques incantations.

Il aurait fallu, à vous écouter, que je vote pour elle parce qu'elle est une femme, et que j'en suis une autre. Mais je ne sais toujours pas ce qu'est une «femme» c'est sur cette incertitude que s'est bâti, en grande partie, le MLF, et que j'y ai, avec vous, passionnément participé.

Il aurait fallu que je vote pour elle afin que toutes les femmes de ce pays, que dis-je, de la planète, à la minute même de son élection, relèvent la tête, se redressent et se sentent, enfin , lavées des «siècles d'infini servage» qu'elles eurent à subir. Je crois aux symboles, mais pas à la caricature que vous en donniez. Il aurait fallu que je vote pour elle parce qu'elle était une victime, victime d'innombrables attaques, insultes et humiliations misogynes. Comme vous, je hais le sexisme et, avec certain(e)s d'entre vous, j'ai passé des années à le traquer dans tous ses états, le débusquer dans ses plus infimes manifestations, ses avatars les plus imperceptibles y compris lorsqu'il s'attaquait aux hommes : aux mecs qui «n'en avaient pas». Mais ce sexisme-là, c'était vraiment le dernier de vous soucis : avoir raillé la jupe de Ségolène Royal était un crime de lèse-humanité, avoir traité son adversaire de «cocu», ou de «nabot» ­ toutes épithètes venues elles aussi du plus vieux fonds machiste du monde ne vous gênait en rien. Le sexisme c'est mal quand ça s'attaque aux femmes, s'il atteint par ricochet les hommes, c'est bien fait pour leur poire. Z'avaient qu'à pas naître du mauvais côté du genre.

Et il en fut de même pour l'injure xénophobe ou raciste. Il fut dit que l'adversaire de Royal était un «néoconservateur américain avec un passeport français». Et aussi qu'il était inconvenant de voir l'Elysée brigué par un homme qui n'a «qu'un seul grand-parent français», mais qui «aurait pu faire une très belle carrière en Hongrie» : Sarkozy était expéditivement dénaturalisé par un homme, de gauche (à l'époque !), tout aussi expéditivement reconduit à la frontière par un autre, d'extrême droite. Qui a réagi ? Qui s'est indigné ? Qui a protesté ? Lanzmann oui, Finkielkraut aussi, mais pas vous. Vous, vous riiez, vous disiez : il «l'a bien cherché, avec son ministère de l'identité nationale» ! Vous disiez : «On ne va quand même défendre Sarko !» ; et vous disiez encore : « Tout sauf Sarkozy !»

Avez-vous seulement regardé qui vous côtoyiez dans vos réunions, vos écrits, vos blogs ? Avez-vous entendu les arguments de ceux qui, pour mieux soutenir Ségolène Royal, avaient entrepris de diaboliser Sarkozy ? D'en faire un émule de Pétain, voire de Hitler ? Ou pire. TSS, «tout sauf Sarkozy», votre cri de ralliement était aussi le nom d'un site où cohabitent harmonieusement des intellectuels d'extrême gauche et des militants de droite extrême, des penseurs anticolonialistes, des philosophes hédonistes, et des négationnistes patentés. Sarkozy y est vilipendé comme «agent sioniste», représenté au centre d'une étoile à six branches, dont deux se nomment Washington et Tel-Aviv. Le soutien à Ségolène réussissait, en un seul mouvement, ce tour de force : tout à la fois hitlériser Sarkozy et le judaïser.

Nul parmi les thuriféraires de «la France présidente», nul correspondant des «désirs d'avenir», nul parmi vous ne jugea utile de protester, de se démarquer de ces propos, de les désavouer, de dire «nous n'accepterons jamais de ces discours-là, nous ne voulons pas de ces voix-là» . Non. Les antisémites et les racistes les plus abjects étaient à vos côtés, mais c'est à Sarkozy que vous dessiniez la petite moustache d'Adolf. TSS promettait de «faire ravaler sa kippa» au juif Sarkozy, mais c'est ce «juif» qui pour vous était la réincarnation de Hitler.

Tout cela vous ne pouviez pas l'ignorer. Pas un mot pourtant de votre part, pas une protestation : l'union sacrée contre Sarko-Hitler, Sarko-le-Juif devait être sans faille . Pensiez-vous aux voix de ceux qui, stupéfaits, lisaient déclarations, tracts et blogs immondes et espéraient, en vain, que, du côté de la France présidente, quelque chose en soit dit ? Aujourd'hui les jeux sont faits. On parle partout de résistance, et un blog s'intitule «Ici Londres». Le front uni, le TSS prospèrent, allégrement c'est même pour l'éviter que je souhaitais la victoire de la gauche : une gauche victorieuse sait se débarrasser de ses alliés les plus compromettants, pas une gauche affaiblie. Et vous, mes ami(e)s de longue date, prolongerez-vous l'union sacrée ? Continuerez-vous à côtoyer, en sifflotant d'un air absent, des alliés racistes et négationnistes ? Direz-vous encore mais j'oublie, vous l'aviez déjà dit : «L'ennui avec Sarko, c'est qu'il va susciter de l'antisémitisme.» «Susciter» !

Liliane Kandel - sociologue

Libération : jeudi 17 mai 2007

in http://prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/05/21/1595-le-tout-sauf-sarkozy-a-justifie-trop-de-derapages-a-gauche-liliane-kandel