La consonance d’un nom de famille peut autoriser l’administration à exiger des preuves de nationalité française avant de délivrer une carte d’identité. Ce n’est pas une blague, c’est une affaire très sérieuse. Une habitante de Montreuil, désirant renouveler sa carte d’identité, s’entend demander un certificat de nationalité, alors même qu’elle est née de parents français, en Algérie, douze ans avant l’indépendance. Ledit certificat s’obtient au greffe du tribunal d’instance de la même ville. Cette dame se nomme Abitbol.

Considérant la consonance israélite (sic) du nom, le greffier exige un certificat de mariage religieux, afin d’établir qu’étant juive, Mme Abitbol est bien française par le décret Crémieux de 1870. Or ce fameux décret permettait précisément aux Juifs de se passer de la synagogue pour les actes d’état civil. Aucun régime, hormis celui de Vichy, n’était revenu sur le principal acquis de la révolution, après laquelle il n’y eut plus de catholiques, de juifs, de protestants, mais des citoyens dont les naissances étaient enregistrées par les mairies, et non plus par les cultes. Crémieux avait étendu le principe républicain aux Juifs d’Algérie. Cette générosité s’arrêta, comme on le sait, aux “ indigènes” qui furent maintenus dans leur statut de  “musulmans” jusqu’à la toute fin. Un demi-siècle après la dernière guerre coloniale, on distingue toujours légalement les Français issus des trois populations de l’Algérie. Parce qu’une circulaire, inspirée par Charles Pasqua en 1994, incite à vérifier la source de la nationalité française avant de délivrer la carte d’identité. Je me souviens d’avoir, à cette époque, polémiqué avec un proche de Pasqua qui s ‘appelait Abitbol, comme la dame de Montreuil. On venait de me refuser une carte d’identité, à cause de mon nom, franchement polaque, et des lieux de naissance de mes géniteurs.

Il n’y avait pas encore de ministère de l’Identité nationale, mais on vérifiait la mienne. Puisque j’étais français,  je devais être en mesure  de le prouver ! Or ma carte d’électeur et mon livret militaire n’étaient pas des preuves. J’étais alors conseiller régional, élu et, de ce fait, grand électeur, ce qui ne prouvait toujours rien. Il me fallait retrouver un papier de 1930, jauni et rafistolé ! Par miracle, ce foutu décret de naturalisation n’avait pas brûlé en un temps où mes parents s’étaient débarrassés de leurs vrais papiers, pour survivre et combattre sous de fausses identités. On ne m’aurait jamais demandé toutes ces paperasses si je m’appelais Voisin, comme mon père en 1943 ! Notez qu’un jour une personne a ironisé à propos de mon nom “imprononçable”. Elle s’appelait Laval et, franchement, eu égard à cette période, je préfère encore Konopnicki.

La vérification de la source de citoyenneté s’applique lorsqu’il y a soupçon. Naissance douteuse ! Admettons qu’il soit juste de vérifier la francité de citoyens dont les parents ont eu le mauvais goût de naître, comme les miens, à  Kalisz, Pologne, et Gelsenkirchen, Allemagne. Ou, à l’instar des Abitbol, dans un pays devenu étranger. L’affaire Abitbol révèle que les greffes de justice s’intéressent aux consonances. L’histoire ne s’y est pourtant pas arrêtée.

On pourrait croire que Creutzwald est une ville allemande,  et Sarrelouis une commune de Moselle. C’est l’inverse. S’agissant des noms, la notion même de consonance française est aléatoire. La langue sonne différemment selon les lieux : les accents, eux, ne cessent d’évoluer. Un comédien déclamant Racine se ferait huer s’il restituait les sonorités entendues à la cour du Roi-Soleil. Mais l’administration réagit aux  “consonances”.

Quand on se nomme Hugo et que l’on se vante d’être né dans une vieille ville espagnole, il faudrait encore prouver que l’on est français !

Guy Konopnicki

In Marianne N° 538 du 11 au 17 août 2007