Vice-président de SOS-Racisme, Samuel Thomas vient d’initier une pétition (1) contre les “statistiques ethniques” prévues par la loi Hortefeux sur l’immigration.

Caroline Fourest : En catimini, la nouvelle loi sur l’immigration autorise des “études sur la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l’intégration”. Que pensez-vous de cet intérêt du gouvernement pour les statistiques de la “diversité” ?

Samuel thomas : le gouvernement souhaite moins mesurer les “discriminations” qu’ausculter l’intégration, c’est-à-dire la vie de l’individu en fonction de leur couleur de peau, de leur origine et de leur religion. En février 2006, déjà, Nicolas Sarkozy avait réclamé l’installation d’une statistique ethnique de la délinquance. Aujourd’hui, cette demande resurgit dans le cadre d’une loi portant sur le contrôle de l’immigration. L’idée est clairement de maintenir un contrôle spécifique sur les populations françaises originaires d’Afrique noire, du Maghreb ou des Caraïbes. Le fait que la modification de la loi informatiques et libertés soit demandée par Thierry Mariani et par la députée Michèle Tabarot nous montre clairement que cette statistique ethnique est réclamée par des nostalgiques de l’époque coloniale. Ceux-là mêmes qui avaient bataillé pour maintenir l’article 4 de la loi du 23 février 2005.

Pourtant, certains militants antiracistes estiment que ces statistiques permettront de mesurer les discriminations, donc de mieux les combattre…

Aucune organisation dont l’objet est la lutte contre le racisme ne réclame de statistique ethnique. Au contraire, toutes la combattent. Comment des militants antiracistes pourraient-ils souhaiter le rétablissement de catégories ethno-raciales ? car faire de la statistique ethnique et raciale impose de créer un référentiel ethno-racial, comme dans l’Inde de l’époque des castes ou l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid… ceux qui réclament ces statistiques ethniques expliquent qu’ils veulent évaluer “un handicap” spécifique à chacune des catégories raciales, ethniques et religieuses, pour pouvoir mener des actions spécifiques de réparation, de compensation. Ceux-là ne croient plus au modèle républicain. Pour eux, il n’y a plus d’espoir dans l’action collective unitaire en faveur de l’égalité réelle de traitement entre les individus d’origines diverses. Ils abandonnent donc cet espoir d’égalité au profit d’une demande de compensation, de réparation, communauté par communauté.

En réalité, il existe déjà des outils permettant de mesurer les discriminations. Pourquoi faire semblant de les oublier ?

Pour mieux imposer ce modèle de changement de lutte contre les inégalités. Il ne faut pas confondre la mesure du ressenti de la discrimination – qui peut se faire en interrogeant les victimes – avec la mesure des actes de discrimination. La mesure du ressenti de la discrimination ne nécessite aucune catégorie ethno-raciale ou religieuse. Il suffit de demander “ Avez-vous été victime de discrimination en raison de votre couleur de peau, de votre religion, de vos origines, de votre orientation sexuelle, de votre apparence physique, de votre handicap, de votre sexe, etc. ?” C’est déjà ce que fait la Halde (2) avec les milliers de personnes qui la contactent. La mesure de la discrimination, elle, nécessite de se tourner vers ceux qui discriminent, et non vers ceux qui pourraient être discriminés. C’est l’organisation massive de testings qui permet de diagnostiquer les comportements et les systèmes discriminatoires. C’est ce que viennent de faire le BIT et le Centre d’analyse stratégique. Ces vastes opérations de testing ont mis à jour que, à CV identiques, dans certaines branches professionnelles, trois employeurs sur quatre préféraient systématiquement le candidat d’origine européenne au candidat d’origine extra-européenne. Pourquoi ne pas combattre ces pratiques au lieu de commander des statistiques de la “diversité” ? Tout simplement parce que ses partisans ne cherchent pas à mesurer le degré de “discrimination”, mais à “tracer”  les individus en fonction de leur origine, de leur couleur de peau ou de leur religion… Les uns pour les contrôler, les autres pour justifier leurs revendications sur un mode communautaire.

Concrètement, en quoi la mise en place de ces études va-t-elle compliquer la lutte contre les discriminations ?

La production de statistiques ethniques de la délinquance va terriblement renforcer les analyses racistes. Tout en nous empêchant de continuer à combattre ce type de fichage, hier encore illégaux… SOS-Racisme a engagé de nombreuses poursuites judiciaires contre les entreprises ou des bailleurs HLM pratiquant le fichage ethnique pour mieux “doser”  leurs locataires ou leurs salariés en fonction de leur origine, nous ne pourrons plus faire condamner ces outils de discrimination raciale si on légalise la mesure “statistique” de la diversité ! 

Entretien réalisé par Caroline Fourest

1. www.fichepasmonpote.com

2. Haute Autorité de Lutte contre les Discrimination et pour l’Egalité

In Charlie-Hebdo du mercredi 31 octobre 2007