Aujourd'hui, notre chaîne est menacée, dans son identité nationale et régionale, demain peut-être dans son existence. Menacée, non par la désaffection du public - France 3 est la chaîne généraliste qui a le mieux résisté à l'arrivée de la TNT - ni par les déficits - son budget est équilibré - mais par des décisions politiques relevant d'enjeux qui la dépassent.

Le 8 janvier, le président de la République a annoncé la suppression totale de la publicité sur les chaînes publiques, qui seront ainsi "libérées de la dictature de l'Audimat". Les observateurs saluent le beau coup politique. "La gauche en a rêvé, je le fais", se félicite Nicolas Sarkozy. Qui se plaindra de la disparition des tunnels de publicité ? A l'époque, seuls les esprits chagrins s'inquiètent du financement des cinq chaînes de France Télévisions : comment compenser la perte de 820 millions d'euros de ressources par an, et même de 1,2 milliard, si l'on tient compte des programmes qui devront remplacer les écrans de publicité (trois heures d'antenne par jour) ?

Nicolas Sarkozy a pris tout le monde par surprise, à commencer par sa ministre de la culture et de la communication, qui n'était pas au courant. Le ministère des finances non plus, qui n'avait pas travaillé le dossier. Et les pistes esquissées par le gouvernement et la commission Copé - où ne siège aucun journaliste de France Télévisions, alors que l'information est l'un des piliers du service public - apparaissent vite incertaines et aléatoires.

Taxer les recettes publicitaires des télévisions commerciales ? Le principe est non seulement choquant dans sa philosophie, mais pervers dans son application : le service public recevrait de l'argent en fonction du volume de publicité engrangé par ses concurrents privés, volume directement lié à leurs taux d'audience... En clair, plus TF1, M6, Canal+ prendront de téléspectateurs au service public, plus ils auront de pub et plus les chaînes publiques recevront d'argent ! Nous aurions donc "intérêt" à ce que nos concurrents réussissent mieux que nous !

Surtout, les chaînes privées ne sont pas du tout disposées à jouer le jeu : à peine l'idée d'un prélèvement de 80 millions d'euros - environ le quart de la manne publicitaire récupérée - est-elle avancée que les patrons des trois grandes chaînes rejettent "les exigences exorbitantes d'un secteur public qui souffre d'une mauvaise gestion structurelle". Les prélèvements sur les opérateurs de téléphonie mobile, sur Internet, ou sur les achats de téléviseurs ont provoqué les mêmes cris d'orfraie. Quant à l'augmentation de la redevance, l'une des plus faibles d'Europe, elle a bien été envisagée par la commission Copé... avant d'être écartée, par le président de la République.

Ne s'agit-il que d'impréparation dans la recherche de nouveaux financements du secteur public ?

Quelques semaines avant l'annonce présidentielle, TF1 adresse à l'Elysée un "Livre blanc" sur "les grands enjeux de la régulation dans l'audiovisuel". Il y est question d'une "redéfinition globale du marché pertinent de la publicité", et d'un service public "dont les missions sont clairement identifiées, financé exclusivement par des fonds publics". Et pour cause : TF1 a perdu près de 5 points d'audience en trois ans (de 32 % à 27 %) et voit au premier trimestre 2008 ses revenus publicitaires diminuer de 17 millions d'euros... Mais aussitôt l'annonce présidentielle sur la suppression de la publicité dans l'audiovisuel public faite, les titres des chaînes privées TF1 et M6 font un bond en Bourse (+ 9 % pour TF1). A l'inverse, les recettes publicitaires de France Télévisions chutent de plus de 20 % au premier semestre 2008, soit un manque à gagner de 160 millions, que l'Etat ne s'est engagé à compenser, "dans les meilleurs délais", qu'à hauteur de 150 millions... Ce qui conduira immanquablement à un déficit du groupe qui en 2007 encore enregistrait un bénéfice de 22 millions d'euros.

En février, le gouvernement réclame des "efforts de gestion" à France Télévisions. Patrick de Carolis doit "réduire la voilure" : coupes dans les budgets (dont l'annulation d'une émission de Michel Drucker), gel de nombreux projets de téléfilms, documentaires ou coproductions cinéma, économies dans les rédactions...

Il y a quelques semaines, alors même que le chef de l'Etat exclut une augmentation de la redevance pour financer l'audiovisuel public, les télévisions privées obtiennent une deuxième coupure publicitaire dans les films, l'augmentation de six à neuf minutes de la durée de publicité autorisée par heure, et l'assouplissement des seuils anticoncentration dans le capital des chaînes du câble et de la TNT (ce qui entraînera un déficit de plus pour France Télévisions).

Presque en même temps, TF1 envoie à la commission Copé un document lui suggérant un cahier des charges pour le service public faisant large place aux débats et aux émissions scientifiques en remplacement des émissions grand public, notamment les retransmissions de grands événements sportifs ! Quelle sollicitude !

La commission Copé, délestée des députés de l'opposition, qui ont démissionné, poursuit ses travaux, suscitant de plus en plus de craintes et d'interrogations : "Au lieu d'une chaîne nationale et de décrochages régionaux, on propose un réseau de chaînes régionales (sept ou huit contre treize actuellement) et un décrochage national", annonce Jean-François Copé le 11 juin.

L'idée n'est pas neuve, mais avec quel argent ? De quels moyens disposeraient ces chaînes régionales pour produire et mettre à l'antenne les programmes que la chaîne nationale ne leur fournira plus ? La télé publique allemande (avec les chaînes ARD et ZDF), qui sert de modèle, bénéficie d'un budget de 7,5 milliards d'euros - plus du double des 2,9 milliards de France Télévisions - consolidé par une redevance plus élevée...

De plus, comment justifier une information recentrée sur les seules régions, sans traitement de l'international, alors que la mondialisation et les enjeux nationaux et européens influent quotidiennement sur la vie de nos concitoyens ? Les journaux nationaux de France 3, en synergie avec les éditions locales et régionales, ont su imposer une liberté de ton et des choix éditoriaux différents de ceux des autres chaînes.

Des journaux qui participent au pluralisme de l'information, rencontrent le succès et bénéficient de la confiance des téléspectateurs. Avec 20 % à 25 % de parts d'audience, les éditions nationales et régionales de France 3 sont parmi les plus regardées de France, et, selon un baromètre IFOP du début de l'année 2008, France 3 reste la chaîne préférée des Français.

C'est ce travail et cette confiance dont nous sommes fiers que nous défendons, en refusant un service public rabougri ou démantelé. La commission Copé se veut rassurante. Mais nous demandons de véritables garanties sur le maintien de notre périmètre, et un financement pérenne et ambitieux qui permette à France 3 - ainsi qu'aux autres chaînes publiques - de poursuivre, en toute indépendance, sa mission d'informer, d'instruire et de divertir le plus grand nombre.

Véronique Auger, Jean-Jacques Basier, Laurence Bobiller, Marie Drucker, Stéphane Dubun, Hervé Godechot, Rémy Giudicelli, Patrick Labarrière, Francis Letellier, Gérard Leclerc, Stéphane Lippert, Catherine Matausch, Audrey Pulvar, Michel Reinette, Alain Rodier, rédacteurs(rices) en chef et présentateurs(rices) des journaux nationaux de France 3.

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