Depuis que Benoît XVI a mis au placard Vatican II, la messe en latin et la messe en français, c'est comme fromage ou dessert au restaurant: les fidèles ont le choix. Sauf que le choix est faussé par les intégristes, qui font le forcing dans les églises.

Amoureux de la messe en latin, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, l'avait déjà célébrée en septembre 1995 chez les intégristes du Barroux. Et il n'a jamais hésité à imputer la crise de l'Église à sa marginalisation: «Je suis convaincu que la crise de l'Église que nous vivons aujourd'hui repose largement sur la désintégration de la liturgie. » À peine Jean-Paul II enterré, les concessions aux traditionalistes se sont multipliées.

Première étape : Benoît XVI a expliqué que le deuxième concile du Vatican n'était qu'une parenthèse. Bref, une façon comme une autre d'être catholique. En septembre 2006, la commission pontificale Ecclesia Dei érige un Institut du Bon-Pasteur, voué « à l'usage exclusif de la liturgie grégorienne », taillé sur mesure pour rallier Philippe Laguérie, l'ancien curé de Saint-Nicolas-du-Chardon-net. Un an plus tard, via le motu proprio « Summorum pontificum », il libéralise l'usage du missel de saint Pie V. Ce qui revient à mettre en circulation deux traditions différentes, devenant optionnelles selon les désirs des fidèles. En d'autres termes, c'est église par église que le bras de fer se joue.

Sauf que les catholiques non intégristes sont rarement informés de ce match, qui se joue quasi exclusivement entre les intégristes et les prêtres. En France, les militants de Paix liturgique font le pied de grue devant les églises, en espérant que leurs bons et loyaux services les rendent populaires auprès des paroissiens, et qu'ils pourront délibérer ensemble de quelques aménagements. Comme le retour de la messe en latin. En un a,55 paroisses ont craqué. Mais les traditionalistes ont un objectif chiffré:1000 paroisses d'ici à trois ans, et 3000 d'ici à dix ans. Dans leur combat, Benoît XVI est un allié de poids. Le 13 janvier dernier, il a tenu à célébrer une messe en tournant le dos aux fidèles - pour la première fois depuis longtemps dans la chapelle Sixtine -, mélangeant des éléments de la messe de Vatican II et de la messe traditionnelle.

Les dés pipés de la messe en latin

On pourra objecter que ces concessions, et notamment la réhabilitation d'une messe indigeste, sont presque de l'ordre du suicide collectif. Si ce n'est que, dans le panier, on trouve aussi la prière pour la conversion du « Juif perfide »...

Dans la messe traditionnelle, les fidèles priaient « pour la conversion des Juifs », afin que Dieu « retire le voile de leur cœur » et qu'il leur accorde d'être délivrés de « l'obscurité » et de « l'aveuglement ». Le missel de Paul VI, promulgué en 1970, l'avait remplacé par une autre prière, parlant des Juifs comme le premier peuple à avoir « reçu la parole de Dieu », sans demander leur conversion. Dès la réhabilitation officielle du missel pré-Vatican II, plusieurs paroisses se sont remises à prier pour la conversion des Juifs. Benoît XVI a suggéré une reformulation, tout aussi ambiguë. L'« aveuglement » des Juifs n'est plus évoqué, mais on prie tout de même pour leur « conversion ». La nouvelle version demande à Dieu qu'il « éclaire le cœur des Juifs » afin « qu'ils connaissent Jésus-Christ, sauveur de tous les hommes ». Elle espère aussi « que tout Israël soit sauvé en faisant entrer la foule des gens dans [Son] Église ».

La nouvelle formulation a provoqué la rupture du dialogue avec l'assemblée des rabbins italiens : cette « idée du dialogue ayant pour finalité la conversion des Juifs au catholicisme [...] est pour nous évidemment inacceptable », et elle appelle à « une pause de réflexion dans le dialogue avec les catholiques ». Le Saint-Siège fut moins précautionneux. Le 10 mars 2008, le cardinal Walter Kasper, membre du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, a expliqué que Benoît XVI n'avait pas l'intention de modifier la prière : « De notre point de vue, elle est tout à fait correcte sur le plan théologique. C'est simplement difficile pour les Juifs de l'accepter. » Ce peuple est décidément incorrigible...

Fiammetta Venner

Charlie-Hebdo du 10 septembre 2008 - numéro spécial pape