Attentats, émeutes inter communautaires, arrestations en cascade,. Des événements auxquels nos JT consacrent à peine quelques brèves entre deux sujets sur le front de la guerre contre la terreur. Pourtant, à y regarder de plus près, l'Inde semble bien à deux doigts de la catastrophe.

Vingt-sixième étage d'un hôtel fraîchement sorti de terre. En face, la vue sur la mer d'Oman, des dizaines de kilomètres de plages de sable blanc... Magni­fique. À un détail près. Un filet noir déborde de Bombay. Visibles par satellite, ce sont les égouts de la ville qui contaminent la côte. Contre, tout contre, les slums (bidonvilles) s'y agglutinent. La faute aux Anglais, sûrement... Quand ils ont construit les canalisations, ils n'imaginaient pas que la ville deviendrait un jour tentaculaire. Aujourd'hui, la tuyauterie des eaux usées et celle de l'eau dite «potable» s'enchevêtrent dans un joyeux mélange qui fait le bonheur des bactéries. On aurait pu agrandir le système. Mais, de manière cynique, les responsables de l'aménagement urbain expliquent: «Personne ne voudrait vivre ici, et pourtant ils viennent par milliers. Alors, si c'est vivable, on sera submergé.»

Finalement, le foutoir de Bombay a tout de même quelque chose d’esthétique, vu du ciel, comme une mosaïque de couleurs, des bâches bleues, et une étrange répartition des rues, vert ou orange. À y regarder de plus près, ce sont des fanions qui marquent, jusque dans la rue, la discrimination. Orange pour les hindous, verts pour les musulmans. Pas question pour les uns de fricoter trop chez les autres. Chalands ou passants, chacun reste chez soi. Il y aura donc deux vendeurs de samoussas, deux boutiques de téléphonie, deux points d'eau, à quelques mètres les uns des autres, chacun pour sa chapelle.

Retourne chez ton Prophète !

Ici, personne n'a oublié les émeutes de 1993. Pendant des semaines, les parti­sans de Shiv Sena (l'Armée de Shiva), un groupe d'hindous extrémistes sous les ordres de Bal Thackeray, adorateur de Hitler, ont massacré toute per­sonne identifiée comme musulmane. «Ils n'ont qu'à vivre au Pakistan» commentent encore aujourd'hui les responsables du pogrom... Les extrémistes hindous ne font pas dans le détail. Pour eux, tout musulman vivant à Bombay ne peut être qu'un délinquant.

Qu'importe que la ville soit le creuset d'islams très divers. Elle abrite notamment des ismaéliens, ce groupe chiite sous la férule de l'Agha Khan, un chef spirituel amou­reux des arts et allergique au mélange entre politique et spirituel. Malheureusement pas suffisant pour couvrir le bruit des bombes, posées par d'autres musul­mans, sunnites et extrémistes. La stra­tégie des djihadistes est bien rodée: porter la terreur au cœur des zones les plus populaires, attiser la haine entre hindous et musulmans, utiliser les exactions contre les musulmans pour radicaliser une frange fanatisable et recruter pour le djihad.

Djihad au curry

Pas une semaine sans que la police mette la main sur une cellule préparant un attentat. Dix-sept bombes à clous trouvées à Ahmedabad mi-septembre, deux bombes cachées dans une boîte découvertes mi-octobre... Parfois, la police n'interpelle pas les djihadistes à temps. Le 13 septembre, à Delhi, plu­sieurs explosions ont fait 25 morts. D'autres attentats ont eu lieu à Jaipur (63 morts), à Bangalore (3 morts) et à Ahmedabad (49 morts).

L'enquête fut rapide. On connaît le nom et la structure du réseau : les Indian Mujahideen. Quarante-trois attentats à leur actif depuis juin, dont plusieurs contre des mosquées jugées trop libérales. Ingénieurs, informati­ciens, traders, tous leurs cadres sont passés par les Frères musulmans avant de rejoindre Ben Laden. D'après les autorités, ils auraient bénéficié de com­plicité dans des réseaux beaucoup plus larges. Comme Call of Islam, un groupe de 60 000 personnes considéré jusqu'alors comme un regroupement de bons pères de familles. Prédica­teurs, professeurs, travailleurs sociaux, plu­sieurs de ces hommes «au-dessus de tout soupçon» auraient servi de boîtes aux lettres, de chauffeurs ou de planques aux leaders. Le mouvement des Indian Muiahideen se définit comme une «milice djihadiste basée en Inde». Elle dit vouloir défendre la minorité musulmane contre les natio­nalistes hindous. C'est la première fois depuis le 11 septembre qu'un tel réseau est mis au jour.

Manipulations explosives

Le zèle et l'efficacité de la police ne vont pas sans dérives ni abus. Tariq Ahmed en sait quelque chose. Malgré sa bouille digne de la «Star Ac», ce man­nequin de 29 ans, ex-Mr Bengladesh incidemment né au Cachemire, a passé 90 jours en prison. Pour rien. Il était innocent.

Les policiers se livrent aussi à des embrouilles. Sous prétexte de proté­ger l'identité de trois suspects, ils les ont emmitouflés sous des keffiehs rouges avant de les montrer à la presse. Pourquoi ? Pour sous-entendre qu'ils sont plus «arabes» qu'«indiens» ? Pour cacher les traces de mauvais traitements ? La photo a fait la «une» des journaux. Et la gauche indienne a accusé la droite religieuse hindoue d'instrumentaliser le terrorisme pour faire la chasse aux musulmans.

D'autres soupçonnent également l'extrême droite d'être derrière certains attentats. D'après le magazine Outlook, ferme opposant à la droite religieuse hindoue, ils «veulent  attaquer des mos­quées et faire croire que les assaillants sont musulmans»Et de fait, on les prend parfois la main dans le sac: en avril 2006, plusieurs bombes avaient explosé accidentellement chez des militants du parti nationaliste hindou Bajrang Dal. D'après leurs aveux, elles étaient destinées à commettre des attentats contre des mosquées, pour faire croire à un règlement de comptes entre musulmans. Aux prochaines élections nationales, l'extrême droite est donnée favorite...

Mahendra Kumar a beau être res­ponsable du Bajrang Dal, lui n'est pas en prison pour avoir incendié des mos­quées, mais des églises. Longtemps connu pour ses posi­tions antimusulmanes, il répond aux interviews depuis sa cellule. «nous sou­tenons ceux qui attaquent des églises, parce que c'est une juste lutte »assène-t-il. «Ces églises troublent l'ordre public en publiant des livres qui dépeignent les divi­nités hindoues sous un mauvais jour. Pro­téger la culture hindoue est notre devoir.»

Les chrétiens constituent 2,3 % des 975 millions d'Indiens, soit 22 millions de personnes. La violence dont ils font l'objet de la part des hindous extrémistes est moins médiatisée à l'étranger qu'en Inde. Comme si l'opinion publique mondiale était d'accord avec l'extrémisme hindou pour les associer à une survivance colo­niale, et donc à des traîtres à leur patrie. Et tant pis si on les prend comme boucs émissaires à la moindre occasion. Comme dans  l'Orissa, où plus de 1000 personnes ont été arrêtées pour participations à des «émeutes communautaires».

Tout aurait commencé le 23 août. Le leader local du Conseil mondial hin­dou, une organisation extrémiste hin­doue, est tué par des maoïstes. Les émeutes durent plusieurs semaines et se focalisent... sur les chrétiens. Des villageois rasent le crâne de chré­tiennes converties, d'autres mutilent de jeunes garçons ou violent des per­sonnes isolées. Des milliers de mai­sons sont brûlées, 41 églises sont incendiées. Dans le Madhya Pra-desh, la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Jabalpur part en fumée. Quatre sœurs de Mère Teresa sont agressées au Chhattisgarh. Cinquante per­sonnes sont tuées. Une jeune hindoue travaillant comme infirmière dans un orphelinat chrétien est brûlée vive par la foule.

Les feux de l'amour

Fuyant  les pogroms,  23 000 personnes se sont retrouvées dans des camps de fortune. Et pour la police, tout est rentré dans l'ordre. Ce n'est pas exactement l'avis des organisations qui continuent à compta­biliser les exactions. Plusieurs familles chrétiennes, poussées par les autorités à rentrer dans leurs villages pour des «pourparlers de paix», ont été lyn­chées. Ailleurs, à 275 kilomètres d'Hy-derabad, six membres d'une même famille sont brûlés vifs par la foule. Quelques heures plus tôt, des pèlerins hindous étaient venus au village pour immerger des statues de Durga, une des princi­pales déesses du panthéon indien. Elle est censée manifester sa puissance lorsque les forces du mal menacent l'existence des dieux. En l'occurence, pendant que certains militants immergeaient la statue dotée d'un trident, d'autres pèle­rins mettaient le feu à qua­rante échoppes et à une douzaine de véhicules.

Parfois, les violences prennent un tour plus folk­lorique. Comme lorsque des extrémistes hindous ont décidé d'or­ganiser un autodafé contre la Saint-Valentin. Soixante-dix militants du parti d'extrême droite Shiv Sena ont ainsi mis le feu à des centaines de cartes de la Saint-Valentin devant un lycée réputé de Bombay. Et le Conseil mon­dial hindou a promis qu'il cou­vrirait de suie -insulte suprême en Inde- les visages des amoureux qui oseraient célé­brer   cette    fête    chrétienne. «Toutes ces  démonstrations d'amour sont vulgaires et représen­tent une pure absurdité venue de l'étranger », prévenait le respon­sable local du parti.

Fiammetta Venner

Charlie-Hebdo du mercredi 12 novembre 2008