23 avril 2008
Le gouvernement encourage les écoles privées catholiques à s'implanter en banlieue
C’est une nouvelle qui pourrait bien rallumer la guerre scolaire. Le gouvernement déshabille l’école publique pour mieux aider l’école privée catholique à "évangéliser" les banlieues.Sitôt révélé par le site Mediapart, le projet d’un fonds spécifique destiné à encourager l’implantation de lycées privés catholiques dans les quartiers populaires a mis les laïques et les enseignants sur le pied de guerre.
Le projet fait tache alors que lycéens et professeurs se mobilisent contre la suppression à venir de plus de 11 000 postes d’enseignant dans le public, notamment dans les ZEP. D’autant qu’en principe l’aide publique attribuée aux écoles privées ne peut augmenter si celle accordée à l’école publique augmente, selon la règle coutumière des 80/20 (80 % au public et 20 % au privé).
Il est pourtant dans les cartons depuis le plan « Espoir banlieues », qui prévoit d’« encourager la contribution de l’enseignement privé à l’égalité des chances ». Et comme 80 à 90 % de l’enseignement privé est catholique, suivez mon regard… Le gouvernement voudrait voir « cinquante nouvelles classes » de ce type en banlieue. C’est officiel, l’« espoir en banlieue » s’appelle donc « espérance » et sera porté par le religieux. C’est confirmé, Nicolas Sarkozy préfère le curé à l’instituteur. Et puis, il en est persuadé : l’enseignement privé catholique civilisera « les racailles ». Emmanuelle Mignon, son cerveau catholique, l’un des auteurs du discours de Latran et des propos malheureux sur le « non-problème » des sectes, n’y est pas étrangère. Dès 2006, lors d’une convention de l’UMP, elle plaidait pour que les « familles de banlieue puissent bénéficier du savoir-faire des établissements catholiques et d’un vrai choix entre école privée et école publique ».
Le gouvernement semble persuadé que la guerre scolaire est bien enterrée. « Nous sommes décomplexés », aurait dit Xavier Darcos, ministre de l’Éducation nationale, au nouveau patron de l’enseignement catholique, Éric de Labarre, venu réclamer qu’on lui « facilite la tâche ».
Le Vatican décomplexé
Les écoles privées catholiques cartonnent et rêvent de grandeur. L’an dernier, elles ont dû refuser 35 000 dossiers. La faute à l’« accommodement raisonnable » de Debré, qui a mis le ver dans le fruit en autorisant le financement des écoles privées sur fonds publics. En 1960, 11 millions de Français signaient une pétition contre. Ils avaient vu juste. Les écoles privées ont largement tiré profit de ce système leur permettant d’avoir le beurre et l’argent du beurre : des frais de scolarité élevés, un droit à la sélection et, en prime, le soutien de l’État. Ces aides permettraient un droit de regard, mais on pourrait très bien imposer ce droit de regard sans verser des fonds qui manquent cruellement au public. Surtout depuis l’objectif de 80 % d’une classe d’âge au bac. Contrairement au privé, le public ne peut pas se permettre d’être trop sélectif. Si en prime on le prive de moyens, si on en diminue le nombre d’enseignants au lieu de diminuer le nombre d’élèves par classe, on empêche mathématiquement le maintien d’un certain niveau.
On condamne donc l’école publique à perdre toute attractivité au regard du privé. D’autant que les écoles privées catholiques sous contrat se gardent bien d’afficher trop ostensiblement leurs convictions religieuses. Du moins, jusqu’ici. Avec Benoît XVI, le Vatican aussi se décomplexe. Certains archevêques, comme celui d’Avignon, appellent depuis un moment les établissements privés catholiques à renoncer à la tolérance postmoderne pour retrouver le chemin d’une vraie éducation catholique. Les banlieusards vont déguster… Mais pas seulement eux. À terme, les écoles confessionnelles sélectives — principalement catholiques, mais aussi musulmanes — auront supplanté le public. Le lien social, la citoyenneté et, bien sûr, la laïcité en sortiront en lambeaux. Le gouvernement se trompe : la bataille pour l’enseignement public, qui est aussi celle pour le respect de la loi de 1905, peut reprendre à tout moment.
Caroline Fourest et Fiammetta Venner
in Charlie Hebdo du mercredi 16 avril 2008
10 avril 2008
Créationnisme et homophobie s'invitent au lycée
Le prosélytisme religieux s'invite dans les bibliothèques des lycées. Avec à chaque fois, de beaux et volumineux manuels envoyés gratuitement aux responsables d'établissements scolaires. Dernier exemple en date, "Homme et femme, Il les créa". Une compilation de textes, expédiée aux établissements scolaires le mois dernier. Ce livre, dont le titre rend hommage à un ouvrage de Jean-Paul II, s'élève contre "la propagande pour le mariage et l'adoption homosexuels". Parmi les auteurs, un certain Christian Vanneste. Député du Nord, ex UMP, qui fût exclu de son parti et condamné en justice pour avoir tenu des propos homophobes ("l'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité"). Et Tony Anatrella, prête et psychiatre, membre du conseil pontifical pour la famille, également connu pour ses dérapages verbaux sur l'homosexualité.
Sur son site, l'éditeur, l'obscur académie d'éducation et d'études sociales (AES), explique sa démarche: "Notre société a perdu ses repères. La libération de la femme n’a pas supprimé le drame des avortements. Les homosexuels revendiquent un mariage que les couples délaissent (...) Certains affirment que la différence entre homme et femme est surtout d’ordre culturel. Aurions-nous vraiment inventé cette différence ? Faut-il alors la gommer ? Faut-il vraiment donner la même éducation aux filles et aux garçons? (...) Ce sont des questions dont on ose à peine parler aujourd’hui, tant la pression de certains groupes et des médias est forte "
Selon AEF, une agence de presse spécialisée dans l'éducation, 400 à 500 exemplaires auraient été envoyés aux établissements scolaires.
Pratique "malhonnête"
"Je l'ai reçu la veille des vacances de février", explique Jean-Pierre Hennuyer, documentaliste au Lycée Henri Wallon à Aubervilliers, et délégué SNES. "C'est un procédé inhabituel. Ordinairement, ce sont les documentalistes qui commandent les livres. Mais quelques fois, les responsables d'établissement recoivent certains ouvrages gratuitement, par la poste". Avec les vacances scolaires, le livre est d'abord passé inapercu dans le milieu enseignant. Mais dès la rentrée, plusieurs documentalistes ont averti leurs pairs à travers des listes de diffusion. "Une collègue lilloise a appelé à la vigilance avec ce bouquin homophobe. Très vite des centaines de confrères ont réagi sur le net, ils étaient choqués. C'est une manière viscieuse de faire rentrer ce type d'ouvrage dans un établissement scolaire publique et laïque, c'est malhonnête".
Prosélytisme masqué
En février 2007, un livre avait déjà fait scandale. L'"Atlas de la création" d'Harun Yahya. Un "atlas", autant dire l'appelation stratégique pour avancer masqué et se faire une place au chaud entre deux manuels scolaires, dans le CDI du lycée. Derrière ses faux-semblants pédagogiques, L' "Atlas de la création" livre une théorie étayée du néocréationnisme musulman. Il a avait été envoyé par milliers aux responsables de collèges et de lycées. Le ministère de l'Education nationale avait immédiatement mis en garde les établissements scolaires contre cet ouvrage dont le contenu "ne correspond pas aux programmes".
Rappelons que tous les livres autorisés dans les centres de documentation du second degré doivent disposer d'un agrément officiel. Ce n'est pas le cas de ce nouveau livre qui indigne les responsables d'établissements. Bien que l'étendue de sa diffusion n'ait rien de comparable avec le livre d'Harun Yahya, le ministère de l'éducation nationale appelle à la vigilance.
Par Gaëlle Piallot
Source lettre de l'UFAL n°45 http://www.ufal.info/
03 avril 2008
Face aux tempêtes de la « foi » : l’abri de la laïcité (Chahla Chafiq)
Fitna, le film de Geert Wilders sur l’islam, relance une fois encore le délicat débat sur la liberté d’expression face aux exigences du respect des religions. Les propos anti-islamiques du film qui confondent l’islam et l’islamisme à des fins politiques, nous renvoient à la nécessité de défendre les valeurs laïques et démocratiques pour mettre la société à l’abri d’une guerre des religions.
En réduisant le texte fondateur de l’islam à une arme de guère, ce film procède à une extrême politisation de la religion. Il discrédite ainsi toute réflexion laïque face au phénomène du retour de la religion dans la politique, en essor dans le monde actuel. La figure de Wilders comme défenseur de l’Occident a le mérite de nous rappeler une évidence souvent oubliée : il n’existe pas un « Occident » défenseur de la tolérance face à un Islam intolérant, mais bel et bien des démocraties séculaires et des démocrates partout dans le monde appelés à articuler la défense des libertés avec la lutte pour la laïcité.
Faut-il rappeler que c'est par l'affirmation de valeurs démocratiques séculaires que l’Occident est sorti des Croisades et de l’Inquisition ? Ce processus permit au religieux de trouver sa place auprès des croyants, affranchit l’espace de la citoyenneté de la domination des instances méta -sociales et rendit aux individus -sujets la liberté de penser, de dire et d’agir. L’avènement de ces valeurs ne mit pourtant pas un terme aux conflits de « foi », et n'y parviendra probablement jamais, car nous sommes et nous resterons des humains animés par des affections et des passions toujours susceptibles d'être manipulables dans les luttes sociales et politiques qui nous concernent tous et toutes. Les grandes guerres et massacres accomplis au nom de la « foi » religieuse et politique sont régis par des passions quasi-identiques. Aujourd'hui comme hier, ce mécanisme sert, tout autant la terreur religieuse moyenâgeuse que les totalitarismes modernes fondés sur les notions ténébreuses et régressives des fascismes ou sur des interprétations dictatoriales du socialisme. L’islamisme, en tant que nouveau totalitarisme, articule les éléments des siècles passés et présents. Devenant une idéologie politique, la religion projette, dans un monde marqué par l’avancée de la sécularisation démocratique, un schéma totalisant où les musulmans, soumis au dictat d’une identité collective définie par la religion, ne peuvent penser et agir en individus libres et affranchis des dogmes justifiés au nom du sacré, capables de proposer une lecture problématique du texte fondateur, de le mettre à l’épreuve de la pensée et de l’imagination et de lui rendre ainsi pleinement sa dimension symbolique et génératrice de sens.
L’interprétation idéologique proposée par les islamistes vide alors de sens la religion pour en faire un instrument politique au profit de la sacralisation des inégalités et des discriminations dont souffrent gravement les femmes et les hommes dans le monde dit islamique. Dans un passé récent, lors de la Guerre Froide, cette arme redoutable fut aussi utilisée par les pouvoirs occidentaux pour encercler l’ennemi soviétique d'une fameuse Ceinture verte. Il serait donc faux de parler, au sujet de l’islamisme, d'une guerre « Occident-Islam ». Tout comme il serait faux de penser que tout musulman fait de l’Islam une arme de guerre contre les non-musulmans. De la même manière, la condamnation de l’Islam à travers une seule vision affirmée comme vérité absolue, assortie de solutions telles que l’interdiction de la pratique de cette religion en Occident prescrite par le réalisateur de Fitna, n’a d’autre signification que de revenir à l’affirmation de l’Islam en tant que ciment de l’identité sociopolitique des musulmans. C’est reprendre le schéma commun des islamistes radicaux et modérés qui divisent le monde entre l’umma (la communauté musulmane) et les autres (non-musulmans). C’est revenir à la notion de « foi » dans la construction de l’espace de la citoyenneté démocratique. C’est faire table rase des acquis de la démocratie aujourd’hui gravement attaqués par deux types de discours fort répandus qui, tout en étant apparemment contradictoires, se rejoignent dans les faits. Le premier consiste à interdire toute critique de la religion au nom du respect de l’identité culturelle et cultuelle des peuples, gommant ainsi les droits des groupes et des individus composant ces derniers à la liberté de conscience et d’expression. Quant au second, sous prétexte de critique de la religion, il catégorise, stigmatise et discrimine ses adeptes en tant que simple élément d’une masse homogène, niant ainsi les groupes et les individus la composant et leurs différents rapports à la religion. Le retour à la reconnaissance de l’autonomie individuelle serait sans doute la seule issue face à ces schémas stériles, solution exigeant un cadre démocratique et séculaire. Dans ce contexte, il est urgent de réaffirmer le principe de laïcité comme seul garant de la liberté religieuse, liberté indissociable de la liberté de conscience et de la liberté d’expression. L’approfondissement de la démocratie laïque doit permettre la libre pratique des religions dans les divers lieux de culte et la libre critique de celles-ci. Elle doit permettre à la société de gérer au mieux les méfaits des sectes et des sectarismes et de prévenir les graves dangers des extrémismes.
Chahla Chafiq
Essayiste et nouvelliste, dernier article paru : « Simone de Beauvoir et l’islamisme », dans les Temps modernes, n° 647-648, mars 2008.
Chahla Chafiq, sociologue d'origine iranienne, s'est exilée en France depuis 1983. Elle est responsable de formation à l'A.D.R.I. (Agence pour le Développement des Relations Interculturelles) depuis 1992. Elle soutient de nombreuses associations militantes de femmes, dont un réseau international crée par des féministes iraniennes (texte fondateur in http://iranfeministe.online.fr )
C. Chafiq a publié différents ouvrages pour dénoncer l'islamisme, notamment sur les femmes et l'Islam dont :
La Femme et le retour de l'islam (éditions du Félin, 1991)
Femmes sous le voile. Face à la loi islamique (en collaboration avec Farhad Khosrokhavar, éditions du Félin 1995)
Le Nouvel Homme islamiste. La prison politique en Iran (éditions du Félin, 2002) => voir http://www.c-e-r-f.org/fao-176.htm
Chemins et brouillards (éditions Métropolis, 2005)
02 mars 2008
Emmanuelle Mignon : mains jointes et cierge droit
On la présente comme le cerveau de Sarkozy. Plus précisément, Emmanuelle Mignon en serait l'hémisphère catholique. Celle qui a alimenté le débat avec ses déclarations sur les sectes et le « non-problème » de la Scientologie pilotait déjà Nicolas Sarkozy dans le sens du bénitier lorsqu'elle était sa conseillère technique au ministère de l'Intérieur. Ça ne s'est pas arrangé lorsqu'elle a été promue directrice de cabinet à l'Elysée.
Jusqu'ici, on la connaissait essentiellement pour deux dossiers : la double peine et le plan banlieue. Quand Sarkozy, fraîchement arrivé Place Beauvau, veut réformer (mais pas trop) la double peine en 2003, cette ex maître des requêtes au Conseil d'État estime que cette peine n'est pas « contraire au principe d'égalité », Quand, en 2007, Fadela Amara peine à accoucher d'un plan banlieue qui tienne la route, elle est chargée de pondre une copie de remplacement, baptisée plan « Espoir banlieue ». Tout un programme, quand on sait que chez Sarkozy l'espérance est toujours plus spirituelle que sociale. Et qu'Emmanuelle Mignon est pour beaucoup dans cette inspiration.
Le curé avant l’instit’
Sortie major de l'ENA (promotion René-Char, 1995), elle est passée par les Scouts unitaires de France, dont le fanion est une fleur de lys et l'idéal, un catholicisme radicalement ancré à droite. Elle ne le cache pas, plusieurs de ses amies ont échoué au monastère de Paray-le-Monial, le bastion des charismatiques. Et, visiblement, elle a gardé des liens avec ce milieu: c'est elle qui a mis Sarkozy en relation avec l'un de ses anciens amis scouts, Philippe Verdin, devenu entre-temps prêtre dominicain. C'est elle aussi qui propose à Sarkozy d'écrire un livre sur le religieux, sans trop oser y croire. Miracle: Sarkozy adore l'idée. Et le livre — un véritable réquisitoire contre la laïcité à la française — paraît aux Éditions du Cerf en 2004. Dans ce livre, le ministre de l'Intérieur n'a pas de mots assez enthousiastes pour décrire le « dynamisme évidemment positif » des évangélistes et des « nouveaux mouvements spirituels »—que les associations de vigilance appellent plutôt des sectes...
Bien sûr, quand Sarkozy doit rencontrer Benoît XVI et prononcer un discours à la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome, c'est elle — épaulée par le père Verdin — qui guide la plume. On lui doit notamment cette inoubliable affirmation : « Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre te bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer te pasteur ou le curé. » Et quand, après le Vatican et Riyad, le président de la République va faire un tour au CRIF pour équilibrer, c'est encore elle qui monte au créneau pour défendre l'idée du parrainage des enfants juifs morts en déportation par des élèves de dix ans. Chargée du verrouillage de l'information, elle avait signé en décembre dernier une note à l'intention des conseillers du président, pour leur interdire toute communication extérieure sans autorisation exceptionnelle. Visiblement, elle ne se l'est jamais envoyée.
Fiammetta Venner
in Charlie-Hebdo du mercredi 27 février 2008
31 janvier 2008
Une laïcité de chanoine, par Caroline Fourest
Article paru dans Le Monde - édition du 31/01/2008
La laïcité à la française vit-elle ses dernières heures ? "La société a changé", nous dit Michèle Alliot-Marie. La loi de 1905 est censée suivre. Elle nous annonce une modification, non pas de sa lettre, mais de son esprit, par circulaire ou par décret. Encouragé par de tels propos, le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, demande carrément un "moratoire".
Personne ne peut prétendre être surpris. Nicolas Sarkozy l'avait promis, et même écrit en 2004 dans La République, les religions et l'espérance : un livre de combat contre une conception stricte et ambitieuse de la laïcité à la française, qualifiée de "sectaire". Il envisageait même de modifier l'article 2 - selon lequel "l'Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" - pour financer des lieux de culte sur fonds publics. Sentant que cela ne passerait pas, il s'est vite rabattu sur une solution plus discrète : décloisonner les associations de type 1905 et de type 1901 pour pouvoir financer le religieux via le culturel. Une suggestion du président de la Fédération protestante, retenue par la commission Machelon mise en place par Nicolas Sarkozy, et que Michèle Alliot-Marie promet d'appliquer en pleine remontée des intégrismes.
Officiellement, il s'agit d'aider l'islam à rattraper son retard. L'argument séduit même à gauche. Les mêmes n'accepteraient jamais que l'on touche à la laïcité pour financer le culte chrétien ou juif, mais si c'est pour l'islam... Mais de quel retard nous parle-t-on ? Si les fidèles sont nombreux et manquent d'un lieu de culte, ne peuvent-ils pas se cotiser ? Bien sûr que si, et c'est ce qu'ils font. D'après les chiffres du bureau des cultes du ministère de l'intérieur, le retard est pratiquement rattrapé. L'islam des caves n'est plus qu'un fantasme. Sur les 30 caves recensées par les services de renseignements, la plupart ont été remplacées par des salles de prières officielles, passées de 1 555 à 2 000 entre 2001 et 2006. Soit presque autant que le nombre de lieux de culte évangéliques, en pleine explosion avec 1 800 lieux recensés. Alors que 3 % des Français sont musulmans et 2 % protestants, il s'ouvre chaque année en moyenne 34 lieux évangéliques et 16 mosquées.
Jamais, depuis un siècle, la France n'avait connu une telle frénésie dans la construction de lieux de culte. Il en pousse un par semaine, souvent avec l'aide des élus locaux, de gauche ou de droite, désireux d'entretenir les clientèles religieuses. C'est dire si le dynamisme actuel devrait bien vite combler les besoins des musulmans français, dont un tiers seulement se déclarent "croyants et pratiquants", et dont seule une petite minorité va à la mosquée.
L'Etat a-t-il tellement d'argent à dépenser qu'il faille le consacrer à encourager cet islam collectif, souvent politique, au détriment de l'islam individuel ? Cet argent, nous dit-on, permettrait de mieux contrôler l'islam radical. Rien n'est plus illusoire. Les mosquées radicales, comme celles de l'UOIF - une organisation inspirée par les Frères musulmans légitimée par Nicolas Sarkozy au sein du Conseil français du culte musulman -, ont déjà leurs mécènes et déclinent l'offre d'une aide de l'Etat assortie d'un contrôle. D'ailleurs, à moins de revenir à un système concordataire, comment l'Etat pourrait-il contrôler le contenu d'un prêche ? Et de quel droit ?
Le seul moyen de protéger l'islam contre les influences étrangères et intégristes serait d'obliger tous les fonds destinés au cultuel à passer par la Fondation pour les oeuvres de l'islam, imaginée sous Dominique de Villepin. Et de l'étendre à tous les cultes par souci d'équité. Un comité de sages, républicains et laïques, se chargerait de redistribuer l'argent ainsi collecté. Autrement dit, il ne faut pas assouplir l'esprit de 1905, mais le durcir.
Au lieu de financer le retour du religieux, on pourrait surtout consacrer cet argent au social et au culturel. Par exemple en vue de réduire le nombre d'élèves par classe dans les quartiers populaires. Mais ce n'est pas la priorité de notre président, pour qui un instituteur ne remplacera jamais un prêtre ou un pasteur. A l'entendre, le plus grand mal dont souffrent les banlieues serait d'être devenues des "déserts spirituels". Sachant que l' "espérance" passe à ses yeux par le religieux, le nouveau nom du plan banlieue - baptisé "Espoir banlieue" - a de quoi inquiéter.
Mais que l'on ne s'y trompe pas : la volonté de décloisonner le cultuel et le culturel servira surtout le christianisme. En particulier le renouveau évangélique à tendance sectaire, que Nicolas Sarkozy juge "évidemment positif" et sur lequel il mise ouvertement pour reconquérir les banlieues. Toujours dans ce fameux livre, il consacre un chapitre entier à la reconnaissance des "nouveaux mouvements spirituels", du nom donné aux Etats-Unis à ce que nous appelons en France des sectes. On pense à des mouvements comme les Témoins de Jéhovah ou la Scientologie, incroyablement chouchoutés lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l'intérieur. Michèle Alliot-Marie annonce vouloir revoir "les qualifications pénales" envers les "dérives sectaires". Pour les assouplir, bien sûr. La "laïcité positive", c'est-à-dire à l'anglo-saxonne, n'a pas fini de nous surprendre.
in http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/01/31/une-laicite-de-chanoine-par-caroline-fourest_1005856_0.html
23 janvier 2008
Après la discrimination positive, la "laïcité positive"
Le président appelle de ses vœux une « laïcité positive ». Ce qui revient à dire que la laïcité française actuelle est « négative ». En fait de « positive attitude », il s’agit d’ouvrir une brèche dans la séparation entre le politique et le religieux, pour faire évoluer la laïcité française vers une laïcité plus américaine, le modèle absolu de Nicolas Sarkozy dans ce domaine.
Si la fronde des laïques tient bon, il renoncera à modifier l’article 2 de la loi de 1905, interdisant de reconnaître ou de subventionner le culte. En revanche, il faudra une mobilisation massive — par exemple à l’occasion de la venue prochaine du pape — pour le dissuader de parvenir au même résultat en coupant la fine membrane existant entre les associations cultuelles (type 1905) et culturelles (type 1901). Car cela reviendrait à autoriser le financement du culte par le biais du culturel. C’est la demande formulée par la Fédération protestante de France, poussée au prosélytisme depuis l’expansion des Églises évangéliques. Un mouvement que Nicolas Sarkozy juge « évidemment positif par son dynamisme et le renouveau dont il est porteur ».
Encore cinq ans et le président de la République française prêtera serment sur la Bible. Tandis que nos banlieues ressembleront au Bronx. Des déserts sociaux, où les Églises évangéliques et les Centres islamiques se disputent le ciel en guise d’espoir.
Caroline Fourest et Fiammetta Venner
in Charlie-Hebdo du mercredi 23 janvier 2008
Dieu, ministre d'ouverture de Nicolas Sarkozy
À Latran comme à Ryad, le chanoine Sarkozy a confirmé toutes nos craintes : son pontificat sera désespérément hostile à l’esprit de 1905.
Le Vatican n’en revient toujours pas. Jamais un président français n’avait martelé avec autant de conviction combien les racines de la France « étaient essentiellement chrétiennes ». Dans son élan, la France monarchique de droit divin, « fille aînée de l’Église », a subtilement été revalorisée au détriment de la France de 1789 et de 1905. L’Histoire de France lui pardonnerait si notre président parlait du passé. Mais ces « racines essentiellement chrétiennes », Nicolas 1er entend bien les conjuguer au présent : « Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale ». Voilà donc le christianisme devenu le ciment de notre « identité nationale ». Quand on vous disait que cette notion sentait le renfermé…
Pour le reste, le discours de Latran ne fait que reprendre le credo de son livre, La République, les religions et l’espérance, paru en 2004. Nicolas Sarkozy y affirmait déjà la supériorité de « l’espérance spirituelle » sur « l’espérance sociale » : « Pour fondamentale qu’elle soit, la question sociale n’est pas aussi consubstantielle à l’existence humaine que la question spirituelle ». À l’entendre, depuis le siècle des Lumières, aucune « morale laïque » — ni l’« émancipation des individus », ni la « démocratie » — n’aurait « été en mesure de combler le besoin profond des hommes et des femmes de trouver un sens à l’existence ». Il dit rejoindre Benoît XVI sur ce point. Sauf qu’il n’est pas pape mais président de la République. Autrement dit chargé de l’espérance sociale et non de l’espérance spirituelle… Même François Bayrou, pourtant très chrétien, y voit un retour inquiétant à la religion comme « opium du peuple ».
Le pouvoir d’achat n’est pas au rendez-vous ? Ne désespérez pas. Sniffer plutôt un peu de « politique de civilisation ». Dans sa miséricorde, au cas où il vous resterait un gramme de cerveau critique disponible, le président a prévu d’étendre la culture du pavot à hosties : « Bien sûr, ceux qui ne croient pas doivent être protégés de tout forme d’intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y est beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent ». Autrement dit, plus de Français qui croient…
Le programme est clair. Les athées sont des incapables dépressifs, les caisses sont vides pour financer l’espérance sociale, alors on incite les religieux à prendre les choses en main. Notamment en banlieue. Nicolas Sarkozy déplore souvent qu’elles soient devenues « des déserts spirituels ». Comme si la confessionalisation du lien social dans les quartiers populaires était une priorité. Le plan n’a pas changé depuis son passage au ministère de l’Intérieur, alors qu’il était chargé des relations avec les cultes : refuser que la police s’occupe du lien social… Pour mieux le laisser aux imams — même radicaux — que l’on appelle à la rescousse quand les voitures crament.
À Latran, il a trouvé « injustes », les critiques sur la façon dont il a mis en place le Conseil français de culte musulman. À Ryad, il a redit sa volonté de « faciliter la construction de Mosquées en France ». En présence des hauts dignitaires de la monarchie wahhabite, il a tenu à définir l’intégrisme comme la « trahison de la religion » et non comme son excès. De toute façon, « Dieu n’asservit pas l’homme mais le libère ». Heureusement. Car notre président l’a décrété : « Dieu est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme ». Amis athées, retournez à votre dépression, vous n’appartenez plus au genre humain…
Caroline Fourest et Fiammetta Venner
in Charlie-Hebdo du mercredi 23 janvier 2008
18 janvier 2008
Nicolas Sarkozy ou l’esprit de 1905 en danger (Caroline Fourest)
Les dernières déclarations de Nicolas Sarkozy confirment toutes les craintes émises depuis des années par Caroline Fourest, Fiammetta Venner et ProChoix à son sujet concernant la laïcité. Nous republions ici un texte paru en novembre 2007 dans la revue Après-Demain.
Le compromis de 1905 est menacé par les instrumentalisations politiques de toutes parts. D’un côté, l’extrême droite s’en sert comme prétexte pour interdire la construction de lieux de culte musulmans en multipliant les recours administratifs douteux. De l’autre, certains élus locaux cherchent au contraire à contourner la loi de 1905 pour financer la construction de mosquées par clientélisme, au risque de favoriser l’islam politique au détriment de politiques culturelles et sociales en faveur de l’égalité. Les deux jouent un jeu dangereux, dans un contexte où il faut d’urgence cesser d’entretenir la confusion entre la question culturelle et la question confessionnelle, avant de distinguer enfin la question religieuse de la question sociale.
La loi de 1905 en otage
Autant la volonté d’empêcher la construction d’une mosquée, comme à Nice, doit être combattue car elle révèle un impensé raciste et une volonté de maintenir la prédominance culturelle chrétienne. Autant celle de construire des lieux de culte en sus et place de centres sociaux ou culturels sur des fonds publics révèle une incompréhension grave des priorités et menace le vivre-ensemble. Elle trahit l’espoir bien illusoire d’acheter la paix sociale en substituant l’« espérance spirituelle » à l’espérance sociale dans les quartiers populaires . C’est le programme affiché par Nicolas Sarkozy dans La République, les religions, l’espérance , écrit en collaboration avec Thibaud Collin, membre de la Fondation de Service politique, l'un des think-tank du Vatican et de son aile droite (Opus Dei, Légionnaires du Christ etc). Une fois élu, Nicolas Sarkozy a d’ailleurs confié le ministère de la ville et du logement (donc en partie des banlieues) à Christine Boutin, conseillère du Vatican. Son directeur de cabinet, approuvé par la présidence et le Premier ministre, est un intégriste chrétien formé par la Cité catholique (une association prônant la restauration d’une forme de théocratie). Quant à l’homme qu’elle a chargé du dossier des quartiers populaires, Jean-Marie Petitclerc, il est prêtre.
Cette nomination, loin d’être accidentelle, est parfaitement cohérente avec la vision d’une laïcité défendue par Nicolas Sarkozy. Comme ce 20 juin 2005, à l’occasion d’une réunion interreligieuse organisée par l’association la Bible au théâtre de Neuilly sur le thème « Dieu peut-il se passer de la République ? ». « Les religions sont un plus pour la République… ce sont les sectaires qui ont fait de la laïcité une laïcité de combat » a déclaré Nicolas Sarkozy. À l’entendre, la République ne peut pas se passer de Dieu. Surtout dans les quartiers populaires, où le manque de spiritualité sert à expliquer tous les maux. « Nos quartiers sont devenus des déserts spirituels, je ne pense pas que nous ayons quoi que ce soit à y gagner … Si personne n'explique que la vie n'est pas un produit de consommation, il ne faut pas s'étonner que le sens de la vie ne soit pas le même à La Courneuve qu'à Neuilly ». Le ministre revient alors de la cité des « 4 000 » à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), où un enfant de onze ans, Sidi Ahmed Hammache, vient d’être tué par balles lors d’un règlement de comptes entre bandes. « Quand on voit des choses pareilles, on comprend que choisir l'espérance soit une nécessité. » Rien à redire, sauf lorsqu’on sait que chez Nicolas Sarkozy le mot « espérance » veut dire « religion ».
L’opium des quartiers populaires
Contrairement à ce que semblent croire plusieurs de ses sympathisants, l’intégrisme en banlieue n’est pas forcément un problème aux yeux du nouveau président de la République. Il y verrait plutôt un moyen efficace de lutter contre la délinquance : « Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement plutôt que d’avoir dans la tête, comme "seule religion", celle de la violence, de la drogue ou de l’argent. » Il défend même le rôle positif que pourraient jouer certaines organisations comme l’UOIF pour remettre les quartiers populaires dans le chemin : « La réalité, c’est que l’UOIF mène, sur le terrain, un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la République : les salafistes. », écrit-il.
En Angleterre, cette approche a conduit Tony Blair à miser sur les Frères musulmans pour combattre les salafistes djihadistes. Un faux pari absolu. Puisque les Frères musulmans n’ont aucun impact sur ces ultra-radicaux (qui les prennent pour des mous voire des traîtres) mais diffusent un islam liberticide (sexiste, homophobe et antisémite) d’autant plus dangereux pour le vivre-ensemble qu’il bénéficie désormais de la bénédiction de l’Etat. La France va jusqu’à présent mieux que l’Angleterre de ce point de vue (un musulman anglais sur trois veut vivre selon les lois de la charia, contre 73 % de musulmans français attachés à la laïcité). Encourager les fondamentalistes à remplacer les travailleurs revient à abandonner le terrain aux prédicateurs intégristes, sexistes, homophobes et antisémites et reproduire les erreurs de l’Angleterre. Nicolas Sarkozy ne peut pas l’ignorer, mais il ne veut rien entendre.
En bon ultra-libéral fasciné par les républicains américains, Sarkozy privilégie l’« espérance spirituelle » à l’« espérance sociale » autant par conviction chrétienne que par pragmatisme économique. Les travailleurs sociaux, les associations citoyennes maintiennent un lien social qui fait barrage à l’intégrisme, mais ils coûtent cher en subventions. Or, Nicolas Sarkozy n’y voit qu’un ramassis de petites mafias ayant détourné l’argent de l’État. En novembre 2005, devant le Mouvement national des élus locaux réunis à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), il a fait une déclaration stupéfiante : « Tout l’argent mis par les gouvernements de gauche et de droite depuis vingt ou trente ans dans les politiques de la Ville a été en partie détourné par une économie souterraine qui a pollué l’économie réelle dans ces quartiers. » Les religieux, eux, ne coûtent pas cher… et ils ramènent l’« espoir ». Or le gouvernement a déjà largement creusé les déficits publics au profit des plus riches. Il doit maintenant faire des économies sur le dos des plus pauvres. Autrement dit, en banlieue, s’il doit investir, ce sera pour construire des lieux de cultes et non des centres socioculturels.
La religion au secours de la République
Dans La République, les religions et l’espérance, sous couvert d’une discussion polie, Nicolas Sarkozy signe un livre de combat contre la conception française de la laïcité — qualifiée de « laïcité sectaire ». Il souhaite la remplacer par une « laïcité positive », que d’autres chercheurs appellent aussi « laïcité ouverte » ou « nouvelle laïcité », c’est-à-dire par une laïcité inspirée du modèle anglo-saxon. Et ce au moment même où les anglais se demandent si leur modèle ne favoriserait pas l’intégrisme...
Ira-t-il jusqu’à modifier l’article 2 de la loi de 1905 —selon lequel « l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » — pour financer ces lieux de cultes sur fonds publics ? Le débat, en tout cas, aura lieu. Pour l’anticiper, Nicolas Sarkozy a confié une mission de « réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics » à une commission de sages — composée de religieux et de partisans de la nouvelle laïcité.
Sans surprise, la commission dirigée par le professeur Machelon a conclu à la nécessité d’encourager les communes à subventionner directement la construction de nouveaux lieux de culte. Cette réforme pourrait notamment favoriser les passerelles entre la loi de 1901 et celle de 1905 pour permettre aux associations non cultuelles de soutenir davantage les associations cultuelles. Une demande formulée entre autres par la Fédération protestante de France, très demandeuse de souplesse en matière de laïcité depuis qu’elle a admis en son sein les adventistes, et qui vient de nommer à sa tête un évangéliste.
Les conclusions de ce rapport ont reçu le soutien du candidat Nicolas Sarkozy. Dans une tribune intitulée « Pour une laïcité vivante » et adressée à La Croix juste après la sortie du rapport Machelon, le 21 septembre 2006, il persiste : « Il n’est pas juste que les fidèles des confessions en expansion récente sur notre territoire, l’islam sunnite et le christianisme évangélique, rencontrent des difficultés pour pratiquer leur culte. » Un regret déjà énoncé dans La République, les religions et l’espérance, où le fait d’autoriser les pouvoirs publics à financer directement des lieux de culte est présenté comme le moyen de permettre à l’islam de France de rattraper son retard, mais surtout de le couper des influences étrangères. Cette idée séduit, même à gauche, mais repose sur un diagnostic erroné.
Faux pari
En réalité, le problème n’est pas que les mosquées soient financées de l’étranger, ni même que les imams parlent à peine le français (les prêches les plus intégristes sont souvent tenus par de jeunes imams parlant parfaitement français) mais de faire en sorte que ces mosquées et ces imams respectent le principe de laïcité et celui d’égalité hommes-femmes. Ce qui peut passer par l’imposition d’une charte devant être signée par tous les lieux de culte, à laquelle il faudrait ajouter le respect du droit à pouvoir changer de religion sans être condamné pour apostasie. Quant au déséquilibre du paysage religieux, la réalité est plus contrastée.
D’après les RG, il n’existe que trente caves servant de mosquées souterraines. En revanche, sans avoir besoin de modifier la loi, il se construit chaque mois de nouvelles mosquées grâce aux dons des fidèles. Selon l’Annuaire des mosquées, on recense désormais 1554 mosquées et salles de prière . Certains spécialistes estiment même que le retard en matière de lieux de culte musulman est presque rattrapé.
Si la loi de 1905 venait à être modifiée, elle ne servirait qu’à construire des églises évangéliques et des mosquées en plus de ces 1554 mosquées et salles de prière déjà recensées. Sans aucune garantie quant à leur devenir. En effet, ni les extrémistes des caves, ni même les intégristes institutionnalisés de l’UOIF, n’accepteront de recevoir le moindre subside de l’État français si cette aide est couplée avec le moindre contrôle. Ils ont déjà des mécènes prêts à les financer pour leurs idées, pourquoi iraient-ils chercher de l’argent public doté d’un droit de regard ? Quand bien même ce droit de regard serait imposé… qui l’exercerait, les élus locaux ?
Ils ne sont ni formés ni suffisamment insoupçonnables de considérations clientélistes pour faire la différence entre un imam intégriste et un imam moderniste. Cela vaut d’ailleurs également pour les élus nationaux et même pour les plus sécuritaires d’entre eux. En septembre 2004, le ministre de l’Intérieur est allé inaugurer une mosquée dirigée par un imam de l’UOIF — que son ami Manuel Aeschlimann, maire d’Asnières, a contribué à faire agrandir. Sitôt la fête d’inauguration passée, Le Parisien révèlera qu’on y a découvert 10 000 exemplaires du livre de Sayyid Qotb — À l’ombre du Coran —, qui théorise le meurtre des tyrans apostats et dont s’inspire Ben Laden…
Quand bien même un droit de regard plus exigent et plus vigilant serait imposé. Quelle forme prendrait-il ? Par un contrôle du contenu des prêches en finançant la formation des imams ? Mais comment ? À moins de transformer l’État en théologien et de revenir à un système concordataire s’appliquant à tous les cultes. À ce stade, il faut bien comprendre que cette mesure — guidée par la peur de voir un islam trop radical délivré en France — ne pourra pas être une mesure d’exception et devra donc s’appliquer à toutes les religions. Ce qui signifie que l’État devra former également les prêtres et les rabbins sur fonds publics. Or Nicolas Sarkozy a déjà annoncé dans son livre y être radicalement hostile : « Je ne suis pas favorable au financement des églises par l’État parce que je connais trop bien la logique du "qui paye décide". Nous rentrerions alors dans un système des religions d’État, alors que l’État ne doit pas s’immiscer dans les questions internes des cultes, où il n’a aucune compétence et n’est pas à sa place » . Où est la cohérence ? Ainsi l’État devrait s’impliquer dans le financement de mosquées et la formation d’imams pour mieux contrôler l’islam de France mais ne devrait surtout pas s’immiscer dans les affaires de l’Église catholique ni dire mot sur la formation des séminaristes, de peur que l’État ne contrôle le catholicisme de France ?
Équilibre fragile
Compromettre l’équilibre de 1905 pour construire — sur fonds publics — de nouveaux lieux de culte ne garantit rien quant à leur orientation politique. En revanche, toucher à l’esprit de 1905 est le meilleur moyen de tuer un compromis qui a fait ses preuves depuis un siècle en matière d’intérêt collectif. Nicolas Sarkozy connaît les réticences que soulève son projet. Pendant la campagne, dans la toute dernière ligne droite, il a pris soin de rassurer. L'AFP a même annoncé qu'il renonçait à modifier la loi de 1905. En réalité, dans l'entretien accordé à La Croix servant de prétexte à cette dépêche , il a simplement promis de ne pas « avancer » sur ce sujet sans consensus, c'est-à-dire — selon ses propres mots — sans une « discussion avec l'ensemble des religions ». Enfin et surtout, Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de modifier l’article 2 de 1905 pour changer l’esprit de la laïcité à la française et la faire évoluer vers une interprétation plus anglo-saxonne. Ce changement passera par des glissements visant à rendre plus confuses les lignes de démarcation entre cultuel et culturel puis entre religieux et social. En assouplissant les frontières entre la loi de 1905 et celle régissant les associations 1901 (ce qui permettra des transferts de fonds), en subventionnant en priorité des associations religieuses pour se charger du social, surtout dans les quartiers populaires, en s’adressant aux citoyens en fonction de leurs confessions. Cette révolution culturelle est bien en marche. À terme, elle peut modifier bien des équilibres.
Caroline Fourest
in http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2008/01/18/1886-lesprit-de-1905-en-danger-caroline-fourest
17 janvier 2008
La diversité contre l'égalité, par Caroline Fourest
Dès son article premier, la Déclaration des droits de l'homme affirme que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Le préambule de 1946, qui prévoit déjà l'égalité hommes-femmes, ajoute que "nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances". C'est dire si l'égalité de tous forme le coeur de l'actuelle Constitution. Pourquoi donc vouloir introduire le mot "diversité" en plus du mot "égalité" ?
Pour une raison technique. Au nom de l'égalité, le Conseil constitutionnel a récemment invalidé l'article 63 des lois Hortefeux prévoyant la mise en place de statistiques ethniques, dites de la diversité. N'en déplaise aux plus optimistes, ces statistiques visent moins à mesurer les discriminations et les préjugés - ces études existent déjà - qu'à permettre une véritable traçabilité des minorités, en vue d'une utilisation politique qui échappera bien vite aux savants les mieux intentionnés.
Ces intentions politiques semblent aujourd'hui justifier de contourner l'obstacle constitutionnel en ajoutant le terme "diversité" - fruit de la tendance médiatique du moment - à la devise "Liberté-Egalité-Fraternité". L'air de rien, ce complément amorce la victoire du droit à la différence sur le droit à l'égalité dans l'indifférence. Il nous éloigne fondamentalement de l'héritage de la Révolution française pour nous rapprocher d'une conception plus anglo-saxonne, plus différentialiste et plus communautariste. En insistant sur ce qui nous différencie et non plus sur ce qui nous rassemble. Car de quelle "diversité" parle-t-on ? Quelles sont ces différences si importantes qu'elles font de nous des êtres "variés" et non des semblables ? La couleur de peau, l'origine de nos parents ou la religion font-elles vraiment de nous des citoyens si différents que nous formerions les ingrédients exotiques du cocktail républicain ?
L'idée semble séduire. Assurément, l'usage du mot "diversité" a le mérite de lutter contre la tentation de réduire l'"homme" de la Déclaration universelle à son expression dominante. Mais attention aux abus de langage. C'est une chose d'utiliser le mot "diversité" pour éveiller les regards, de façon positive mais transitoire, dans les médias. Par exemple, en nommant des modèles issus de minorités visibles au gouvernement ou en veillant au renouvellement des élites dans ce sens. C'est autre chose de vouloir aller plus loin en inscrivant le mot "diversité" dans le préambule de la Constitution.
Une fois gravée, la "diversité" aura pour effet d'orienter les politiques publiques. La lutte contre les inégalités, peu payante à court terme, risque d'être abandonnée au profit d'une politique aux effets plus immédiats et plus "visibles" : celle du saupoudrage ethnique. Sans dire son nom, puisqu'il déplaît, cette "discrimination positive" masquerait alors la persistance des inégalités en profondeur.
Personne n'est contre le fait de donner plus à ceux qui ont moins. Le seul débat porte sur les critères. Jusqu'ici, cette ambition se traduisait par la mise en place de politiques visant à corriger les inégalités sur la base de critères sociaux et économiques. En accordant par exemple des moyens supplémentaires aux zones d'éducation prioritaires. Conscient des économies que cela représente, le président envisage désormais ces compensations non plus sur la base des "territoires" mais sur la base des "individus". Notamment en direction des individus dont la "couleur de peau n'est pas majoritaire". Or si le critère "ethnique" devait remplacer le critère social, un fils de diplomate noir vivant dans le 16e arrondissement pourrait bénéficier de compensations et d'aides que l'on refuserait à un fils d'ouvrier vivant en Seine-Saint-Denis.
Imagine-t-on le risque de surenchère victimaire et de ressentiment intercommunautaire que peut générer cette approche ? Sans compter le caractère contre-performant de telles mesures pour les discriminés eux-mêmes. Si un fils de diplomate noir n'a pas besoin d'aide de l'Etat pour étudier, il a besoin que le racisme anti-Noirs recule. Or la "discrimination positive" consistant à attribuer des postes en fonction de critères ethniques, indépendamment des conditions de ressources, sera vite vécue comme un "privilège". A long terme, ce "deux poids, deux mesures" pourrait même justifier que certains Français cessent de culpabiliser et donc de déconstruire leurs préjugés vis-à-vis des minorités. Quant aux minoritaires ayant réussi, leurs qualités propres seront mises en doute, même s'ils n'ont jamais bénéficié du moindre passe-droit.
L'effet obtenu serait donc contraire à l'effet recherché. Après des années de prise de conscience antiraciste, nous amorcerions un processus différentialiste réactivant les préjugés. A terme, le respect de la diversité pourrait même se substituer voire s'opposer à la recherche d'égalité.
Caroline Fourest
in http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-1000516,0.html
NB : Le Monde propose chaque jour, depuis le 07 janvier 2008, un article de réflexion d'un journaliste de la rédaction, ou d'un chroniqueur extérieur comme les économistes Jean Pisani-Ferry et Philippe Askenazi ou l'essayiste Caroline Fourest.
Rendez-vous un vendredi sur trois pour une "Carte blanche" en dernière page du Monde.
Article paru dans Le Monde - édition du 18/01/2008
Une petite contre-révolution se prépare. Sous prétexte de lutter contre les discriminations, le président de la République souhaite inscrire la "diversité" dans le préambule de la Constitution. L'annonce est populaire. Mais a-t-on bien mesuré la portée symbolique de cette intronisation ?
Le préambule de la Constitution de 1958 "proclame solennellement son attachement aux droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946".
24 décembre 2007
Accompagnement scolaire en voile : la HALDE se trompe (Nadia Amiri)
Depuis le mois de juillet je contribue, avec Ziad Goudjil (HDM) au Collectif qui souhaite exprimer son inquiétude quand à une décision de la HALDE. Une femme qui souhaitait faire de l'accompagnement scolaire tout en portant un voile s’est vue opposé un refus. Après avoir porté plainte cette dernière s'est trouvée confortée par l'avis de la Halde considérant qu'il y avait discrimination. Or nous estimons que l'accompagnement scolaire implique de fait un rôle pédagogique.
Vous le savez j'ai été conseillère ministérielle lors de la création de la HALDE, j'ai pu juger de la nécessité d'un organisme indépendant par l'importance quantitative et qualitative des témoignages de nos concitoyens. La directive européenne qui imposait la création d'un lieu de recueil de données des pratiques discriminatoires avec pouvoir de conciliation, d'investigation, et de publication des ses décisions ; était une étape importante contre des pratiques inégalitaires particulièrement dans les domaines des emplois et des accès au logement.
Aujourd'hui il serait judicieux d’évaluer l’impact d’une telle décision quand il s'agit de valider un signe de suggestion alors que nombre de femmes à travers le monde se battent pour se libérer de cette obligation. La France doit s’honorer de ses acquis dans le domaine des droits des femmes même s’il y a encore de nombreuses améliorations a imposer dans le champ de l’égalité des salaires et de la lutte contre les violences par exemple. L’avis qui a été émis entre en contradiction avec les principes d'une république laïque et émancipatrice parce qu’il prend le risque de définir une norme culturelle ou cultuelle.
Nous sommes nombreux (ses), citoyens français d'origine étrangère à refuser que nos enfants soient confrontés a cette tenue vestimentaire par des femmes qui, de fait, ont autorité avec fonction d'encadrement et de pédagogie. Il faut réaffirmer le droit qui ne peut, en aucun cas, être un droit inspirée par la charia. Les avis religieux même indirects ne peuvent être édictés par un organisme public. Prenons garde à ne pas contribuer aux confusions multiples qui agitent notre société. Sous prétexte de diversité, d'égalité et de lutte contre les discriminations les choix opérés dans de nombreux domaines risques de porter atteintes à ces mêmes principes quand la forme s’éloigne du fond. La diversité consiste à faire des choix citoyen au-delà des appartenances religieuses, la lutte contre les discriminations et l’égalité ne consiste pas valider l’assujettissement. Les principes d'une république laïque et émancipatrice doivent respecter une spiritualité privée sans mise en scène de pratiques rétrogrades, particulièrement dans le contexte de délégation à visée éducative.
Par exemple Il faudrait selon l’avis de la HALDE demander aux enfants d'étudier dans un musé la représentation de Marianne dont les seins nus symbolisent l’émancipation quand ils sont accompagnés par une femme en burka ou en voile : laquelle des deux femmes symbolise la république démocratique laïque et sociale ?
Etre républicain ne consiste pas à seulement l'affirmer mais à passer à l'acte, chacun de nos choix et de nos décisions doivent éclairer l'avenir non l'obscurcir. Merci de diffuser ce texte ...
Nadia AMIRI
Association Histoires de Mémoire
Laïcité - Nadia Amiri : " Mon corps m’appartient "
La féministe se souvient des silences et des paupières baissées des femmes.
Nadia Amiri, chercheuse en sociologie à l’EHESS, est l’aînée d’une famille de six enfants. Elle est arrivée en France en bas âge et a atterri, avec ses parents, dans une HLM de la région parisienne. L’adolescente écorchée vive s’est métamorphosée en une militante. Elle sillonne les banlieues, invitée par des associations désireuses d’entendre des voix contraires à celles qui, voilées, manifestent ostensiblement dans les rues de France. Parole.
" À l’adolescence, il a fallu me battre pour accéder au bac général. Inconsciemment ou consciemment, les enfants d’ouvriers, de surcroît d’origine étrangère, sont "sélectionnés" pour être orientés dans des filières professionnelles. Mes parents ne pouvant payer l’université, j’ai accepté de signer un contrat avec l’hôpital qui m’assurait le SMIC durant toutes mes études, à condition toutefois de m’engager à travailler dans le service public. Par la suite, j’ai voulu prendre ma revanche, et j’ai pu décrocher un DEA en sociologie avec mention bien. J’ai vécu cette injustice au plus profond de mon être. Parce que j’étais une enfant d’ouvrier - mon père faisait les trois-huit à Flins -, je n’avais pas les mêmes chances de réussite que les autres. Mon origine sociale et ethnique était automatiquement disqualifiante. Moi, je savais que j’avais des compétences, mais le regard de l’Autre t’enferme, te ramène à des idées préconçues.
L’autre blessure, toujours à l’adolescence, a été mon conflit intra-familial. J’ai dû fuguer de la maison afin de ne pas subir les préjugés de mes parents sur le devenir d’une femme. Ils étaient perdus entre leur propre culture et celle dans laquelle j’évoluais. Je ne leur en veux absolument pas, ils sont le fruit de leur histoire. En revanche, je suis en colère contre tous ceux qui détournent leur regard des filles issues de l’immigration pour ne pas voir leur souffrance. Qu’ont-ils vu de mes larmes ? Je rappelle que les filles d’origine étrangère sont en tête du taux de suicide. Celles qui s’habillent comme moi sont qualifiées par les intégristes, tel Hani Ramadan (1), de personnes " occidentalisées ". Pour lui, il n’y a pas d’alternative entre les femmes voilées et les femmes " occidentalisées ". Pour moi, l’émancipation consiste à avoir les outils en main pour ne pas accepter les dépendances, qu’elles soient financières ou intellectuelles. Mettre en jeu son esprit critique à chaque instant, dans le couple, avec ses amis, avec ses camarades politiques, syndicalistes ou associatifs.
Mon féminisme, c’est sans doute ce besoin de transmettre, de génération en génération, ce qu’ont été nos silences, nos paupières baissées devant les hommes, nos cheveux attachés pour ne pas " exciter " le désir. Le débat actuel devrait davantage mettre l’accent sur les douleurs tues des filles issues de l’immigration qui refusent la soumission et veulent leur liberté et leur autonomie. Je n’accepte pas l’insulte "raciste", "colonialiste" ou "islamophobe" quand on soulève ce débat. Est-ce être raciste que de considérer que toute femme, quelle que soit sa couleur de peau, son origine ou sa religion, a les mêmes droits sur notre planète ? Moi aussi, j’ai le droit de revendiquer le slogan "mon corps m’appartient". Pour de nombreuses filles, il signifie qu’elles refusent le mariage forcé ou le contrôle de la virginité.
La France est un horizon d’attente pour les femmes, en tout cas pour mes cousines d’Algérie. C’est un rêve. Pas simplement pour son beaujolais et son camembert, mais d’abord et surtout pour la liberté. Être libre, ne serait-ce que de siroter une boisson dans un café, avec ses amis ou son copain, au regard de tous. À l’heure de la mondialisation, il faut faire référence à des pratiques planétaires quand cela concerne l’oppression des femmes. Avec la parabole, toute l’Algérie est à l’écoute du débat sur le voile islamique, cette prison que l’on porte sur soi-même.
J’estime ce débat utile, d’autant que, depuis 1905, la population française s’est transformée. Et l’islam a pris un poids considérable. Dans ce cadre, il est tout à fait normal d’assister à des conflits et à des tensions. Je préfère le débat, à condition qu’il ne soit pas truqué, aux non-dits qui, souvent, entraînent une sanction dans le vote lepéniste. "
Propos recueillis par Mina Kaci
(1) Tribune de Hani Ramadan dans France-Soir du 3 février 2004.
L'humanité, Article paru le 6 février 2004


