L’une des provinces les plus touristiques d’Afrique du Sud s’apprête à confier tous les enfants scolarisés de deux à dix-huit ans aux bons soins de la Scientologie. Laquelle se charge de leur réapprendre que les êtres sont illégaux par nature…

Mi-juin, cent vingt enfants de la province de KwaZulu-Natal, triés sur le volet, ont participé à un atelier sur les  “droits humains”  coorganisé par Youth for Human Rights International  (YHRI). Cette association a pour particularité d’être dirigée par le responsable de la formation de l’Eglise de Scientologie en Afrique du Sud,  Allan Wohrnitz. Et elle a obtenu carte blanche des autorités pour mener à bien cette initiative. Le gouvernement local, ravi de l’expérience, songe même la plus sérieusement du monde à confier la formation de la totalité des enfants de la province – soit un cinquième des élèves du pays – à la Scientologie. Les négociations sont en cours.

Allan Wohrnitz s’en réjouit d’avance et se veut rassurant : “L’enseignement sera non-religieux. Juste basé sur la moralité, et établissant un code de conduite pour faire des droits humains une réalité.”  Cette dernière phrase est un leitmotiv de la Scientologie qui professe que les “droits humains” deviennent réels grâce à leur œuvre bénéfique.

L’Afrique du haut contre l’Afrique du bas

On ne voit d’ailleurs pas pourquoi cette secte, entièrement dédiée au prosélytisme, ne profiterait pas de cette aubaine pour bourrer le crâne des enfants qu’on lui confie si gentiment… Lors de leur stage en juin, quelques notions de base scientologues leur ont déjà été inculquées.  Après seulement  quelques heures d’endoctrinement – pardon, de “formation”  -, l’une des participantes, Samukelisiwe Ndlovu, élue au Parlement des enfants et interviewée dans le journal national Mail & Gardian, a ainsi expliqué : “les personnes dont les émotions  ont une tonalité haute sont vivantes, donnent en retour à la société. Celles du milieu peuvent faire de petites choses. Celles du bas sont complètement mortes. Elles regardent avec un visage de mort pendant les débats, elles ne veulent pas être actives dans la société.”

Formidable  initiative, donc, où des enfants nés après l’apartheid, réapprennent l’inégalité des êtres, l’inutilité des uns et l’inutilité des autres… Selon le gouvernement local, qui vient de recevoir un prix des mains de l’Organisation mondiale du tourisme, près de 4,4 millions d’enfants pourraient dans les prochains mois être confiés à cette association satellite de la Scientologie. Pas mal pour une organisation qui comptent à l’heure actuelle moins de quinze mille membres.

Cobayes en short

Ainsi, le gouvernement  du KwaZulu-Natal, le bastion des Zoulous, la nation la plus guerrière d’Afrique du Sud, celle qui peut se targuer avec fierté d’avoir toujours résister aux colons et aux envahisseurs, s’apprête à capituler  en douceur devant une secte américaine parlant de “mauvaise race”.

En fait, cette délégation de l’enseignement permet au gouvernement de la province de  se débarrasser de plusieurs problèmes. Dans un pays ravagé par les inégalités sociales, la drogue et la délinquance, mais où les impôts sont largement insuffisants pour financer  un véritable service public, l’offre de la Scientologie est une magnifique aubaine. Plus besoin de campagne d’information, la secte a trouvé une idée géniale – et pas chère – pour lutter contre la drogue : confier le titre honorifique de  “antidrug marshal” à certains adolescents, afin qu’ils dénoncent leurs camarades et qu’ils distribuent des brochures scientologues, notamment “La Voie du bonheur”, de Ron Hubbard. Trente mille adolescents ont déjà signé. C’est ce que la Scientologie appelle “la régénération des valeurs morales auprès des jeunes”. Autre proposition : un programme “anti crime”, consistant à transformer d’anciens prisonniers en missionnaires modèles, c’est à dire en scientologues.

Autant dire que plusieurs parents et élus locaux s’inquiètent  de voir leurs enfants  passer dans de telles mains. Et ils rappellent au gouvernement que la France a inscrit la Scientologie dans la liste des sectes. Mais personne ne leur a encore dit que le nouveau président veillait depuis 2003 à ce que la secte ne soit plus inquiétée ( notamment en démissionnant le responsable des R.G chargé de sa surveillance), ni qu’il songeait lui-aussi à lutter contre la délinquance et la drogue grâce aux bienfaits de l’espérance spirituelle bon marché…

Quarante ans d’incruste

Les missionnaires chrétiens et musulmans ne sont pas les seuls à rêver de coloniser l’Afrique par la foi. L’Eglise de Scientologie dispose de pions depuis les années 60. Très exactement depuis 1961, date à laquelle Ron Hubbard ouvre ses premiers centres en Afrique du Sud. A une époque où la plupart des pays et quelques entreprises boycottent le régime sud-africain, le gourou semble n’avoir aucun problème avec le système de l’apartheid. Jusqu’au jour où le gouvernement s’intéresse d’un peu trop près à ses finances et au contenu de certains séminaires.

Dès lors, à partir des années 1970, la Scientologie fait mine de s’opposer au régime. Ce qui lui permet aujourd’hui d’apparaître comme un héros de la lutte anti-apartheid, mais ne l’empêche pas, quarante ans plus tard, de demander à ses adeptes “As-tu jamais fais l’amour avec une personne d’une mauvaise race ?” dans l’un des ses questionnaires-confessions dont la secte raffole…

Au sortir de l’apartheid, les nouveaux gouvernements se laissent convaincre que se méfier de la Scientologie serait une forme de discrimination, voire de racisme. Libre de tout contrôle, l’Eglise se répand un peu partout, notamment dans les quartiers défavorisés, où elle la joue  “service public”, grâce à des programmes d’alphabétisation, de lutte contre la délinquance et la drogue. Une approche qui vient de porter ses fruits et lui vaut désormais une certaine reconnaissance institutionnelle.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner

In Charlie-Hebdo du mercredi 1er Août 2007